Le Bonheur

Cette idée composite, qui nous hante, consubstantielle de la nature humaine et de la pensée est-elle un mythe salutaire ou trouve-t-elle dans nos vie son expression tangible ?

Par Olivier ARON

01/08/2022  - Tous droits réservés

L’histoire du « bonheur » des hommes est ontologique par nature… Dans l’évolution phylogénétique des espèces, elle s’est installée dans nos consciences, comme une présence immanente, en miroir de son double gémellaire, le « malheur » et les vicissitudes de l’existence, et le flot d’émotions qui s’y rapportent.

A peine la pensée de notre destin jaillit-elle dans nos esprits, se dessinent nos rêves et nos perspectives, sommes-nous le jouet d’un imaginaire qui nous projette dans un monde fantasmé de satisfaction de tous nos désirs. Tout ce qui peut évoquer, de près ou de loin, la joie, le plaisir, le contentement de nos aspirations les plus folles, l’amour, la tendresse, les festivités, les objets matériels du désir, l’évasion des voyages et de la découverte, l’art et le « beau », la musique, les plaisirs de la bouche, la sexualité, la paix et la sérénité, la sensation agréable et sécurisante d’un corps idéal, et tout ce qui peut faire sens à chacun, individuellement ou collectivement, agit comme une pompe aspirante qui nous entraine dans un irrépressible mouvement de vie.

Mais que notre destinée ou notre personnalité nous assigne à la frustration, à la déception, aux regrets, à la rancœur, à l’avidité, à la jalousie, à la trahison ou à l’injustice, et l’encre noire de la détresse vient emplir le flacon de notre malheur.

Par où commencer, de quoi parlons-nous ?

Nous y pensons tous, conçu bien souvent comme un « eudémonisme » (le bonheur serait conceptuellement une fin en soi), comme si, à lui seul, il donnait sens à la vie, confinant parfois à l’obsession existentielle jusqu’à la dérive, jusqu’à se perdre. Mais savons-nous réellement à quoi nous pensons ?

Portons-nous un regard lucide sur cette pensée qui s’insinue ou s’impose dans notre univers mental, sans y avoir été invitée, ou sommes-nous simplement le jouet de nos passions ?

Avons-nous la moindre idée de ce à quoi notre esprit fait allusion en toile de fond ou sur le devant de la scène ?

Il importe donc dans un premier temps d’en tracer le contour, d’en discerner les fondements et les ressorts conscients et inconscients, dans les méandres de la pensée à travers l’histoire.

Répondre à ces questions, les envisager et les aborder, conceptualiser cette notion fondatrice, revient probablement à tracer son propre destin sur un chemin de vie escarpé et rocailleux.

Sommes-nous confrontés à une réalité, un phénomène reproductible (notamment dans sa traduction émotionnelle et sensorielle, physique), une simple perception, une utopie, un fantasme nécessaire ou exaltant, ou comme pour l’épicurien ou le bouddhiste, un chemin de vie et d’action ?

Lorsque nous évoquons ce Graal, ou qu’il se manifeste à notre insu, dans notre for intérieur ou avec d’autres dans l’échange d’une conversation, pensons-nous au bien-être et au plaisir, à l’assouvissement parfait de nos désirs, nécessairement éphémère, ou touchons-nous du doigt quelque chose d’imperceptible, d’indéfinissable, peut-être de divin, qui pourrait s’incarner dans l’allégorie de cette fresque de Michel-Ange qui orne et sublime la Chapelle Sixtine, la main de Dieu donnant naissance à ADAM.

la main de Dieu donnant naissance à ADAM.

Le point de vue des philosophes : Les racines helléniques au fondement de la métaphysique du bonheur

Est-ce plutôt l’extinction consentie de l’effervescence des désirs, dans une forme d’ascèse vertueuse qui ouvrirait la porte d’un bonheur stable et profond, armé d’une paix intérieure solide et ancrée ? Ou au contraire l’accès à cette sensation intense et indéfinissable passerait-elle par la profusion des plaisirs ?

Quelle est la part du plaisir, du désir et de la raison qui concourraient à l’état de grâce ?

Y a-t-il un équilibre en équation, qui pourrait convenir à tous ?


Une approche « morale » se retrouve par exemple dans la philosophie épicurienne, aristolécienne et de nombreuses pratiques spirituelles dont les plus fréquemment mentionnée à sont sans doute le bouddhisme le christianisme.

Dans l’éthique à Nicomaque, Aristote insiste sur la nécessité de la complétude de la satisfaction du plaisir. Pour exister, le bonheur a besoin d’être complet. Il lui faut la conjonction des « biens corporels », des « biens extérieurs » et ceux de la « fortune », qui « se trouvent réalisés sans difficultés ».


Nous voyons déjà poindre en filigrane les écueils d’un tel projet existentiel, se dessiner les contours de l’inévitable frustration.

Comment, en effet, imaginer une telle continuité, une telle opportunité ?

Sa philosophie le conduit à penser le bonheur comme le « souverain bien », comme un état intérieur qui n’est pas influencé par les pulsions dirigées vers l’extérieur, mais armée par l’action, elle-même guidée par la raison et de la vertu.


Il est fait d’une vie de prudence (phronesis), fruit d’une rationalité consciente qui s’exerce dans l’action. 

Pour autant il ne s’agit pas d’une ascèse, le plaisir à proprement parler n’en étant pas exclu.

Pour les hédonistes, le bonheur est inséparable du plaisir.


Les thèmes les plus souvent abordés sont ceux de
l'amitié, la tendresse, la sexualité, les plaisirs de la table, la conversation, une vie constituée dans la recherche constante des plaisirs (cf. le Gorgias de Platon), un corps en bonne santé. On peut aussi trouver la noblesse d'âme, le savoir et les sciences en général, la lecture, la pratique des arts et des exercices physiques, le bien social…

Platon admet que l’homme par nature aspire profondément à être heureux. Il s’oppose aux sophistes, qui selon lui, considèrent que le bonheur est à la croisée des chemins entre la qualité et la quantité des désirs et les opportunités et les facultés de les réaliser (la nature de celui qui les anime et le contexte au sein duquel il interagit).

Si le bonheur est à ce point d’équilibre entre les désirs et les moyens de les satisfaire, Il faudrait pour y parvenir contrôler la pulsion du désir et/ou disposer toujours des moyens concrets de la réaliser (personnalité et contexte) en adéquation avec ce contrôle.


Nous voyons ici l’incompatibilité entre cette conception quasi utilitariste (Voir Bentham), en ce sens qu’elle met en jeu les moyens de l’action et l’objet matériel ou immatériel des désirs et l’irrémédiable frustration qu’implique l’incapacité d’assouvir nos aspirations profondes de façon systématique. Elle-même contraire à l’idée que le bonheur ne saurait être que complet…

Socrate souligne la nature incontrôlable du désir. Avant l’heure et sans la nommer ainsi, il désigne la notion de pulsion. Pour lui, le plaisir appartient au genre de « l’illimité ». La recherche du plaisir est sans limite.

Avec une autre portée, à l’instar du distinguo que fera Baudelaire (Les paradis artificiels) entre le plaisir de l’alcool qui s’inscrit dans la résolution du spleen créatif, par opposition au cannabis qui incite à l’inaction, Socrate fait la distinction entre les plaisirs qui contribuent à l’épanouissement de l’individu et ceux qui le desservent, mettant en péril le bonheur auquel ils sont censés contribuer…


Cet argument souligne l’importance qu’il y a à distinguer entre la nature du plaisir à proprement parler et le bonheur qui en découlerait.

Il peut tout aussi bien y contribuer que causer sa perte.


Platon et Socrate
divergent : pour ce dernier, le bonheur est une notion qui s’affranchit du plaisir (Le Gorgias). L’homme ne peut prétendre au bonheur s’il demeure l’esclave de la recherche des plaisirs.

Comment évoquer la conception du bonheur, sans tordre le cou à l’interprétation communément erronée qui est faite de l’épicurisme ?


La réponse se trouve dans la « Lettre à Ménécée » (Epicure).

« Partant, nous nous disons que le plaisir est le but de la vie, il ne s’agit pas des plaisirs déréglés ni des jouissances luxurieuses ainsi que le prétendent encore ceux qui ne nous connaissent pas, nous comprennent mal ou s’opposent à nous. Par plaisir, c’est bien l’absence de douleur dans le corps et de trouble dans l’âme qu’il faut entendre. Car la vie de plaisir ne se trouve point dans d’incessants banquets et fêtes, ni dans la fréquentation de jeunes garçons et de femmes, ni dans la saveur des poissons et des autres plats qui ornent les tables magnifiques, elle est dans la tempérance, lorsqu’on poursuit avec vigilance un raisonnement, cherchant les causes pour le choix et le refus, délaissant l’opinion, qui avant tout fait le désordre de l’âme. »


La « tempérance », le « raisonnement », la « vigilance », le « choix » et le « refus » sont pour les épicuriens les ingrédients de l’ordre de l’âme…

Ici, si le plaisir à proprement parler contribue au bonheur comme but existentiel, il n’est ni débridé, ni débauche, ni luxure. Une fois encore, pour les épicuriens, il est au point d’équilibre entre les pulsions du désir et la raison.


Pour Épicure le bonheur se caractérise par l’absence de douleur du corps (Anomia) et de troubles de l’âme (Ataraxia). Serait-ce là une condition nécessaire mais minimaliste de l’accession au bonheur, ou est-ce pleinement la solution ?

Il condamne uniquement l’accession aux plaisirs « cinétiques », c’est-à-dire ceux qui viennent combler un manque… Ceux qui sont inhérents à notre nature même (nos besoins naturels), « catesthématiques », sont consubstantiels de l’équilibre de l’individu. 

Ce qui est exclu correspond à la superficialité et à l’écume des choses… Ainsi que ce qui vient combler les abysses des vicissitudes de l’âme… Aujourd’hui nous parlerions de nos failles et désordres psycho-affectifs.

 

Les siècles ont passé et nous pourrions considérer que cette idée préfigure ce que nous connaissons bien en psychologie et en thérapie de ces pulsions de « plaisirs » artificiels et compulsifs qui viennent compenser les failles psycho-émotionnelles inconscientes qui nous hantent à des degrés divers, dont nous connaissons la dimension psycho-pathologique, notamment dans certains troubles du comportement, comme par exemple les TCA à type d’hyperphagie, boulimie ou les addictions.


Les stoïciens
vont beaucoup plus loin…

L’assouvissement du plaisir est non seulement récusé comme une pulsion destructrice, parce que nécessairement éphémère, mais de surcroît et sans ambiguïté il s’oppose à la vertu.

« Le plaisir arrivé à son plus haut point s’évanouit » (Sénèque)

On retrouve d’ailleurs ici les prémisses de la conception particulièrement sombre et pessimiste de l’existence qu’Arthur Schopenhauer développera dans son œuvre.

Guy de Maupassant disait de lui : « le plus grand saccageur de rêves qui soit passé sur la terre » ! 

Dans « Le monde comme volonté et comme représentation », Schopenhauer s’exprime de la façon suivante : « Le désir, de sa nature, est souffrance ; la satisfaction engendre bien vite la satiété ; le but était illusoire ; la possession lui enlève son attrait ; le désire renaît sous une forme nouvelle, et avec lui le besoin ; sinon, c’est le dégoût, le vide, l’ennui, ennemi plus rude encore que le besoin »


Pour cette philosophie du désespoir, cette oscillation constante entre la pulsion de désir et l’ennui et la frustration qu’elle engendre inéluctablement, le bonheur est inaccessible. Schopenhauer incarne le renoncement.


Le plaisir serait en quelque sorte un « Ascenseur pour l’échafaud », ou la répétition inéluctable du mythe de Sisyphe

Pour Nietzsche, qui s’accorde avec Schopenhauer au point de considérer que la satisfaction du désir conduit à la frustration, c’est dans l’acceptation de cette réalité, la transcendance et le dépassement de soi que se trouve la solution.


Contrairement à Schopenhauer, il prône l’action et la transcendance. Il n’est pas question de résignation.


Les prolongements de la philosophie antique : A-t-on réellement progressé ou sommes-nous toujours habités par les mêmes interrogations ?

Les filiations et accointances philosophiques révèlent en quelque sorte la complexité du sujet.

Malheureusement ou heureusement, pour la plupart d’entre nous, très prosaïquement, le bonheur s’incarne et se vit au quotidien plus qu’il ne se pense.

Peut-être est-ce là la solution à cette énigme, résumée dans cet aphorisme de Jacques Lacan : « Quand je suis je ne pense pas et quand je pense je ne suis pas ».

Pour autant, il me paraît habile d’interroger nos propres valeurs, de mieux nous comprendre, pour nous diriger en conscience vers ce qui nous épanouit profondément.

Kant est sans doute celui qui, davantage que d’autres penseurs, ramène le bonheur à sa dimension individuelle. Le bonheur est une expérience individuelle qui échappe à l’universalisme de la morale, mue par la seule raison.


Cependant, la morale attachée à la vertu, au « souverain bien », nous permet d’accéder à la conscience du bonheur et en quelque sorte d’en être digne

Autrement dit, chaque individu s’approprie sa propre dimension et acception du bonheur, mais c’est sa capacité à les rendre cohérents avec un système de valeurs morales vertueuses qui le rend digne du bonheur auquel il prétend ou accède.

In fine, est-ce encore cette oscillation lancinante, que décrit Schopenhauer, entre le désir et l’ennui, qui nous empêcherait définitivement d’être heureux ? Le bonheur comme seul assouvissement des désirs est-il un idéal de la paresse, que décrivait Nietzsche, et auquel il répondit par la nécessité de l’action et de la transcendance (dépassement de soi) ?


Est-ce encore cette nécessaire utopie qui nous guide inexorablement dans une quête dynamique constante pour nous éviter l’irrémédiable extinction de la pulsion de vie ?

Ou bien une illusion salutaire qui, pour certains, finit immanquablement par se heurter à la réalité, vécue comme une représentation, quand pour d’autres elle se nourrit au contraire d’une présence éclairée et joyeuse à nos multiples perceptions du moment ?

S’il est possible de consacrer une existence à poser la question lancinante du bonheur, de sa signification, de sa représentation, de sa conception et plus globalement de son essence même, le chemin du bonheur passe par une interrogation très différente : Elle traite des rapports entre les besoins, le désir (raison et/ou pulsions) et les moyens qui conduisent à leur réalisation tangible.

Il ne s’agit plus alors d’interroger notre idée singulière du bonheur, mais de mieux se connaître, de cerner nos propres besoins et nos aspirations profondes et finalement d’imaginer et tenter les moyens de les réaliser…

 

La question n‘est plus : Qu’est-ce que le bonheur pour moi ?

Elle devient : Quels sont mes besoins, désirs et aspirations et COMMENT (moyens) les réaliser ?

 

Cette philosophie de l’existence converge autant avec l’épicurisme, que par exemple avec la tradition bouddhiste, en cohérence avec l’individualisation de la représentation du bonheur tels que la concevait Kant.


Qu’il s’agisse du chemin de la vertu pour Aristote, dont la chrétienté a été un prolongement spirituel, ou de la satisfaction d’aspirations plus prosaïques, la question essentielle relève pour chacun du « comment » aboutir (Actions pour y parvenir).

L’exaltation du bonheur comme une valeur suprême de l’existence est incompatible avec le sentiment de satisfaction, de sérénité et de plénitude du moment. En effet, si le bonheur peut être vécu dans l’instant présent et probablement n’a de sens que dans cette dimension temporelle, la quête du bonheur est toujours une projection fantasmée à la lumière des insatisfactions et des frustrations du moment. 

Paradoxalement, notre cerveau qui s’agite en projections en permanence, lorsqu’il trouve les ressources d’alimenter ses scripts de pensées positives, contribue dans cette autre dimension à faire vivre l’idée du bonheur.


Il entretient la flamme en quelque sorte, agit comme un moteur qui pousse au mouvement, tout en portant possiblement les germes de l’insatisfaction.

Quand l’aspiration au bonheur est en quelque sorte une « invitation au voyage » vers un Eden où tout ne serait que « luxe, calme et volupté », l’expérience du bonheur est ancrée dans l’être (l’intense présence à soi-même et à l’instant présent). 


Qui mieux que Baudelaire incarne ce spleen et cette anxiété latente, qui se résolvent dans l’usage des drogues, ces « paradis artificiels » qui se substituent à un bonheur inaccessible ? 

Le fait que ce spleen préside à la création (ici l’imaginaire poétique) ne change rien à l’affaire.

« Les hommes veulent être heureux et le rester » écrivait Freud dans « Malaise dans la civilisation ». Il y pointe notamment le conflit qui réside dans l’opposition de la manifestation du moi profond et du « surmoi » (structure morale du psychisme), qui s’oppose structurellement à l’accomplissement du bonheur.

Que se passe-t-il quand nous sommes confrontés à l’incapacité de déployer les moyens de notre propre épanouissement ? Qu’il s’agisse de freins, de limitations ou d’obstacles de notre structure psychique psycho-émotionnelle ou de la prégnance d’un contexte qui s’y oppose, voire de la coïncidence de ces deux conjectures rebelles ? Quelles sont les solutions qui s’offrent à nous ? 

 

La fameuse pyramide de Maslow illustre, sous une apparence simpliste, la complexité du parcours qui conduit à l’épanouissement personnel. Elle a le mérite de situer l’individu dans une réalité composite, à la fois individuelle et sociale.

Il faut admettre également que si la conception philosophique du bonheur, issue de différents courants de pensée, dont certains ont transcendé les époques pour nous apporter des bases solides de réflexion, une spiritualité, une éthique, voire des doctrines de vie, la conception même de la félicité ne peut-être pensée hors du temps de l’histoire.

Comme le souligne Erich Fromm, d’une façon générale, à propos de la philosophie, toute pensée est inféodée à son époque.

Autrement dit, l’idée que nous nous faisions du bonheur se transforme et se module à mesure que l’homme construit son destin dans la civilisation et dans son interaction avec le monde qui l’entoure.

L’aspiration au bonheur d’Homo sapiens de 2022, n’a plus rien de commun avec celle d’un néanderthalien, d’un hôte du moyen-âge ou même nos congénères de la génération précédente, et ceci quelle que soit sa condition socio-économique…

Les repères changent, l’aspiration demeure, y compris dans le fil de la vie d’un même individu.

Le bébé qui batifole dans son bain, jouant joyeusement avec ses petits canards, ne vit pas son bonheur comme le vieillard qui se réjouit de retrouver ses enfants ou ses petits-enfants.

Sans doute y a-t-il pourtant dans la singularité de l’homme cette dimension spirituelle, qui lorsqu’elle est agissante, transcende les époques.

Carl Jung, père de la psychologie analytique et fameux dissident de la psychanalyse classique, en faisait l’un des 5 ingrédients de sa recette du bonheur :

A l’instar de Socrate, pour qui, « pour trouver le bonheur, il faut descente au plus profond de soi », Jung pose un préalable : « Il faut d’abord regarder en notre for intérieur », avant de décliner les 5 items à considérer particulièrement :

1 - Être en bonne santé physique et mentale

2 - Avoir de bonnes relations

La qualité de nos relations sociales est sans aucun doute ce pilier qui figure dans tout manuel sur le bonheur. Nous ne pouvons pas vivre déconnectés de nos semblables, nous avons besoin d’affection, d’amitié, de sécurité, d’amour, de communication, de partage, de découverte de nouvelles perspectives, d’apprendre à prendre soin des autres et à être soignés par eux, de créer des liens solides et gratifiants…

3 - Avoir la faculté de percevoir la beauté de l’art et de la nature

L’art est ce produit culturel créé par l’être humain qui va au-delà du sens esthétique. Dans chaque œuvre, dans chaque production, l’essence de l’être humain est à son tour contenue. Il y a ses émotions, sa créativité, ses idéaux, son potentiel psychologique et novateur, sa maîtrise pour donner forme à des créations qui ont été les premières dans notre esprit et dans ce scénario inconscient que Jung concevait.

4 - Croire en quelque chose, une religion ou une philosophie

5 - Avoir un emploi satisfaisant

Pour Henri Bergson le bonheur se trouve dans l’épanouissement personnel, à travers l’action permanente qui consiste à sculpter sa vieC’est une expérience active dont le sujet peut tirer de la joie, une joie créatrice.

Ainsi, toutes les actions et les interactions individuelles et sociales, au cours d’une vie, qui procurent de la joie sont-elles l’édifice qui construit patiemment le bonheur du sujet.

Nous ne sommes pas très loin de l’idée que développe Voltaire dans « Candide » quand il énonce le principe qui consiste à « cultiver son jardin » (Discussion entre Candide, Pangloss et Martin le philosophe).

Il s’agit plutôt d’exercer ses talents dans une vie terrestre, de s’épanouir dans l’exercice de ces derniers, à son bénéfice personnel autant que celui de la société plutôt que se perdre dans un univers métaphysique.

Quel que soit notre point de vue, si le bonheur ne peut se résoudre parfaitement dans la matérialité terrestre ou dans la réflexion métaphysique, l’homme le cherche également dans l’exaltation de la spiritualité dédiée au divin.

Orientation archétypique que Marx décrit comme étant « l’opium du peuple » dans sa critique de la société, attribuant la projection de l’homme dans un dieu fantasmé à la misère matérielle à laquelle il est assigné.

Pour Spinoza, le désir étant le propre de l’homme, irréfragable par nature, la solution se trouve dans le détachement des biens matériels et immatériels qu’il ne peut ni conserver ni maîtriser. Elle passe par la connaissance et n’est accessible sans un minimum de liberté, qui en est une condition nécessaire mais pas suffisante.

Il faut noter à ce sujet que Spinoza est sans doute l’un des philosophes dont la vie a été la plus cohérente avec l’éthique qu’il préconisait.

Leibnitz offre une perspective intéressante en ce sens qu’il envisage le bonheur comme une dynamique perpétuelle dans laquelle « Notre bonheur ne consistera jamais dans une pleine jouissance, où il n’y aura plus rien à désirer ; mais dans un progrès perpétuel à de nouveau plaisirs et de nouvelles perfections » (De la Monadologie).

Il ne consiste donc plus en la pleine satisfaction des besoins et des désirs, mais dans l’action de chaque instant visant à leur accomplissement. Cette posture de projection vient opportunément résoudre l’impasse du scepticisme de Schopenhauer et d’autres, qui trouve dans la satisfaction de chacun de nos désirs le commencement de la frustration, incompatible avec la paix intérieure et l’équilibre de la psyché.

Cette vision a également le mérite de s’appuyer sur la consubstantialité du désir comme nature humaine. Il n’est plus question d’abolir les objets du désir, mais au contraire de se projeter dans leur réalisation à travers nos actes réitérés.

Cette conception s’inscrit dans le champ de la philosophie de l’action, sans exclure pour autant toute axiologie (théorie des valeurs morales), à l’instar de Kant, donnant la plus haute importance à l’éthique de dignité de l’homme, qui s’affaire à son propre bonheur.

Au fond, si le bonheur n’était qu’une cohérence, s’il n’était que cette harmonie entre ce moi profond, ce que nous sommes authentiquement et profondément, qui concorderait dans une large mesure avec la façon dont nous agissons et interagissons dans notre environnement ?

Si une autre part prépondérante, en corollaire et sans doute préalable, résidait dans l’extinction des conflits intérieurs, conduisant à pouvoir enfin être soi sereinement ?

La tristesse, la peur, la colère, le ressentiment, l’aigreur, la rancœur, l’avidité, la jalousie, et tant d’autres sentiments ou émotions péjoratifs sont autant de freins à la possible expression d’une aptitude naturelle au bonheur.

Pour voir enfin le verre à moitié plein, il importe d’abord de juguler nos passions tristes…

C’est un travail exaltant de chaque instant et de tous les jours d’une vie.

Les médiateurs chimiques du bonheur :

Le bonheur (Chimie)
Le bonheur (Chimie) 2
Le bonheur (Chimie) 3

La chimie du cerveau et plus généralement du corps est d’une rare complexité.

Pour simplifier à l’extrême…

Le lien torturé entre plaisir et bonheur trouve un écho dans la neurophysiologie du système nerveux central.

La dopamine est le neurotransmetteur de l’action et du plaisir, alors que la sérotonine est un régulateur de l’humeur, impliqué également dans l’adaptation neuropsychique de la réaction au stress de l’organisme.

La sérotonine concourt donc à la stabilité émotionnelle, qui participe de l’homéostasie psychique durable, probablement nécessaire à la perception du bonheur, quand la dopamine est associée à la temporalité éphémère du plaisir.

Le plaisir active le « circuit de la récompense », dopaminergique, incitant le sujet à reproduire le comportement qui lui procure du plaisir, fût-il de courte durée. C’est l’activité que l’on retrouve notamment dans les addictions et qui contribue grandement au phénomène de dépendance.

L’excès de dopamine sature le métabolisme de la sérotonine, dont elle est antagoniste, et par conséquent nuit à la stabilité émotionnelle, comme si l’excès de plaisir était physiologiquement antinomique de l’équilibre et de la stabilité psychiques qui participent de la perception du bonheur.

Contrairement à l’activation de la dopamine, les activités et les interactions qui stimulent le métabolisme sérotoninergique sont sans risque d’assuétude.

Ces notions sont intéressantes à juxtaposer avec les concepts élaborés par les philosophes à travers les époques, alors qu’ils ne connaissaient ces mécanismes biologiques, qui agitent le débat concernant la dichotomie pressentie entre le plaisir est le bonheur.

Ce que l’on sait aujourd’hui du fonctionnement du cerveau vient éclairer les conceptions philosophiques et métaphysiques du bonheur, sans pour autant les contredire. Il semble bien que la chimie cérébrale vienne conforter l’idée maîtresse d’une intrication élégante entre la satisfaction des désirs, le plaisir et la perception individuelle et collective du bonheur.

Qu’en est-il de  la thérapie dans cet océan de pensées ? Que faire pour nous sentir « heureux » ?

Il faut bien reconnaître que du côté des cabinets de psychothérapie et de psychiatrie, des officines de « bien-être » et de toutes les institutions du bonheur, l’accent est porté essentiellement sur cette part de nous-même, inconsciente, que nous traînons comme un boulet, qui nous empêche d’accéder à la délicieuse sensation de légèreté, de sérénité et de pleine possession de nos capacités d’action et de création.

Les maladies psychiatriques à proprement parler échappent probablement, au moins partiellement, à cette nosologie du psychisme qui correspond à des troubles de l’humeur ou du comportement qui empoisonnent l’existence de ceux qui en souffrent et que l’on prétend résoudre dans des cures psychothérapeutiques, qui n’ont de cesse d’évoluer et de se nourrir du progrès des connaissances cliniques et scientifiques.

Nous cherchons à « guérir » nos âmes de tous nos tourments pour pouvoir accéder à une perception agréable de notre propre corps (dans sa dimension holistique) et de notre environnement, et jouir enfin des saveurs douces d’une existence qui serait tout à la fois paisible et exaltante.

Cette démarche illustre à quel point nous observons concrètement qu’il n’est possible d’accéder à nos désirs et au plaisir que si notre psychisme est préalablement préparé et accueillant, débarrassé des scories du feu qui le consume.

La plus tragique démonstration de ce principe se trouve dans l’aboulie qui terrasse le sujet dépressif. Aux abysses de sa détresse, l’abolition du désir est complète. Il n’a plus accès à la source même du désir, ce qui le prive du mouvement qui pourrait concourir à sa guérison.

Le travail d’accompagnement du thérapeute ne consiste pas à modifier la personnalité de son patient, mais à lui permettre d’accéder à ses propres ressources, pour reconfiguer la perception et la vision de l’existence qui s’est élaborée à son insu au fil de ses expériences sensorielles, sensibles et émotionnelles, et qui le privent d’aborder la vie, nanti de toutes ses capacités d’adaptation et de créativité.

La période prénatale, la naissance, l’enfance, l’adolescence, les expériences traumatiques uniques ou microtraumatismes répétitifs, et probablement une part assez peu connue de notre programme génétique, concourent à façonner notre « carte du monde ». Un conditionnement qui s’enkyste dans notre « cerveau émotionnel », notamment notre système limbique, notre amygdale et le noyau accubens.

Ainsi, grâce à la thérapie le sujet pourra trouver, enfin libre de ses entraves inconscientes, le chemin de son propre bonheur, le sens et les moyens de ses actions, cohérents avec ses besoins et ses aspirations profondes.

Les thérapies brèves, l’hypnothérapie en particulier, et les thérapies cognitives et comportementales s’attèlent précisément avec beaucoup d’efficacité à dénouer les écheveaux de nos émotions parasites, ancrées solidement dans cette part dite « inconsciente » de notre psychisme et qui échappent à notre contrôle cognitif.

Devenir hardiment soi-même avec audace, libérés de nos prisons intérieures, trouver la plénitude de nos capacités sensibles, d’action et d’adaptation, de notre pouvoir créatif pour construire pas à pas l’édifice de notre bonheur et trouver les ressources de la résilience face aux vicissitudes de l’existence, tel est le magnifique défi qui donne du sens à nos existences.

Nous pourrons alors puiser aux sources de nos propres valeurs pour trouver dans la philosophie, l’art, la culture, la connaissance, le travail, nos relations familiales, amicales et sociales, nos activités diverses, la spiritualité ou la métaphysique, les ingrédients et l’équilibre qui nous conviennent en propre et guident joyeusement nos pas dans nos vies respectives.

 

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